Stablecoins en 2026 : un marché de 320 milliards de dollars face à 28 000 milliards de transactions annuelles
Axel Morel · Fondateur & analyste, ProbansL'essentiel
La BRI fournit le chiffrage le plus précis à ce jour de la taille réelle du marché des stablecoins, et la ramène elle-même à moins de trois semaines de règlement des plus grands systèmes de paiement de gros américains : un exercice de proportion qui précède toute discussion de risque.
Avant de discuter du risque que représentent les stablecoins, il faut d’abord savoir de quelle taille de marché on parle. Le chapitre III de l’Annual Economic Report 2026 de la Banque des règlements internationaux (BRI), publié le 23 juin 2026, fournit le chiffrage le plus précis à ce jour, et il tient en deux nombres qui ne racontent pas la même histoire selon celui qu’on retient en premier.
- La capitalisation totale des stablecoins atteint environ 320 milliards de dollars au 31 mai 2026, dont 99,4 % adossés au dollar américain.
- Le volume annuel de transactions s’est élevé à 28 000 milliards de dollars sur 2025, un chiffre spectaculaire en apparence.
- Ce même volume, une fois rapporté aux flux de règlement des plus grands systèmes de paiement de gros américains, représente moins de trois semaines ouvrées d’activité, ce qui invite à relativiser l’urgence du ton employé par ailleurs dans le rapport.
Deux chiffres, deux échelles de lecture
Ce que les données établissent. La capitalisation de 320 milliards de dollars mesure un stock, la valeur totale des stablecoins en circulation à un instant donné. Le volume de 28 000 milliards de dollars mesure un flux, la somme des transactions effectuées sur une année entière. Confondre les deux revient à comparer le patrimoine d’un ménage à son chiffre d’affaires annuel de dépenses : deux grandeurs réelles, mais de nature différente, qui ne se lisent pas sur la même échelle [1]. Cette capitalisation de 320 milliards de dollars n’est pas propre au calcul de la BRI : des trackers de marché indépendants, à partir de données on-chain, confirment le même ordre de grandeur pour la même période [2].
Le ratio entre les deux est en réalité ce qui frappe le plus. Un stock de 320 milliards de dollars qui génère 28 000 milliards de dollars de transactions annuelles implique une rotation extrêmement rapide du capital en circulation, plus de 87 fois sa valeur sur l’année. Point de comparaison, pas une équivalence directe. La vélocité du dollar en circulation aux États-Unis, mesurée par le ratio du PIB nominal trimestriel à la masse monétaire M1, s’établissait à environ 1,65 par an début 2026 selon la Réserve fédérale [3] : le capital stablecoin, sur la même logique de calcul, tourne environ 53 fois plus vite que la masse monétaire M1 américaine. Cette comparaison porte sur deux agrégats aux définitions différentes (M1 couvre les dépôts à vue et la monnaie fiduciaire, pas seulement un instrument numérique), elle ne prouve donc rien à elle seule, mais elle situe l’ordre de grandeur : un taux de rotation de 87 n’est pas seulement élevé en valeur absolue, il l’est aussi comparé à la vitesse de circulation d’une monnaie utilisée pour des paiements courants. Extrapolation prudente. Un tel écart est cohérent avec un usage dominé par le trading et l’arbitrage entre plateformes plutôt qu’avec un usage de paiement courant, mais cette analyse ne dispose pas d’une décomposition publique du volume stablecoin par type d’usage pour le confirmer précisément, et aucune source consultée ici ne documente empiriquement ce lien entre rotation rapide et usage de trading.
Ce que la BRI dit de son propre chiffre
Ce que les données établissent. La BRI ne se contente pas d’afficher le volume de 28 000 milliards de dollars comme une preuve d’ampleur. Elle le compare elle-même à moins de trois semaines ouvrées de volumes de règlement des plus grands systèmes de paiement de gros américains, comme CHIPS [1]. C’est un geste de proportion rare dans un rapport institutionnel qui, par ailleurs, adopte un ton d’alerte sur les risques structurels des stablecoins. Mon interprétation. Cette relativisation, faite par l’auteur du rapport lui-même, mérite d’être prise au sérieux avant toute lecture alarmiste du reste du document : la BRI ne prétend pas que les stablecoins pèsent aujourd’hui sur la stabilité financière mondiale à l’échelle de leur volume brut de transaction. Elle prépare plutôt le terrain pour un risque de trajectoire, ce que deviendrait le système si cette taille venait à croître fortement, un raisonnement prospectif distinct d’un constat sur l’état actuel du marché.
La concentration sur le dollar, un fait moins discuté que la taille
Ce que les données établissent. Le chiffre de 99,4 % de stablecoins adossés au dollar mérite autant d’attention que la taille totale du marché. Il signifie que la quasi-totalité de ce marché, quelle que soit sa taille future, reste un pari sur une seule devise. Les stablecoins adossés à l’euro, au yen ou à toute autre monnaie représentent, ensemble, moins d’un pourcent de la capitalisation totale [1]. Cette concentration structure directement le reste du dossier : le risque de dollarisation documenté par la BRI dans les économies émergentes découle mécaniquement de cette absence de diversification monétaire, pas d’un choix délibéré des utilisateurs en faveur du dollar plutôt que d’une autre devise de réserve.
Mes réserves
Le ratio de rotation calculé ici (87 fois la capitalisation sur un an) est une déduction arithmétique à partir des deux chiffres publiés par la BRI, pas une donnée que le rapport fournit directement : il suppose une répartition homogène des transactions sur l’année, une hypothèse simplificatrice. La comparaison à la vélocité de M1 souffre de la même limite de construct que la comparaison Stanford/Gartner traitée ailleurs sur ce site : deux agrégats différents, rapprochés pour situer un ordre de grandeur, pas pour établir une équivalence. Par ailleurs, la comparaison porte spécifiquement sur les plus grands systèmes de paiement de gros américains, comme CHIPS, et non sur l’ensemble des flux de règlement mondiaux : une précision de périmètre que le rapport documente en note de bas de page plutôt que dans le corps du texte.
L’implication concrète est de toujours lire un chiffre de volume de transactions stablecoin en le rapportant à la capitalisation du marché, jamais isolément : c’est ce ratio, plus que le volume brut, qui renseigne sur la nature de l’usage réel du marché. Cette implication se décline différemment selon le lecteur : un assureur ou un réassureur exposé aux réserves d’un émetteur gagne à suivre ce ratio comme indicateur de la stabilité de la base de détenteurs, une rotation qui s’accélère pouvant signaler un usage plus spéculatif et donc plus sensible à un choc de confiance ; un trésorier d’entreprise qui détient des stablecoins pour un usage de paiement courant gagne à vérifier que son propre usage, lui, ne contribue pas à ce chiffre agrégé dominé par le trading ; un régulateur gagne à distinguer, dans ses futurs cadres de reporting, le volume de paiement du volume d’arbitrage, une distinction qu’aucune des deux sources consultées ici ne permet encore de faire à partir des seules données publiques.
Écart au Standard Probans
Je publie cet article tout juste sous le seuil de qualité que je m’impose. Les trois critères que je considère non négociables sont respectés.
Exhaustivité de la recherche. Mon hypothèse selon laquelle la rotation rapide du stock de stablecoins reflète un usage dominé par le trading, je n’ai pas pu la recouper avec des rapports de ventilation d’usage existants (paiement contre trading) ; elle reste une extrapolation prudente, que je signale explicitement comme non confirmée par les sources consultées, plutôt qu’un résultat vérifié.
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Développe une méthode d'analyse destinée à distinguer ce que les preuves établissent, ce qu'elles suggèrent et ce qu'elles ne permettent pas de conclure, puis à traduire cette distinction en décisions professionnelles.
Choix du sujet, direction de la rédaction, validation ou modification des sources, validation et retravail du texte et des illustrations : Axel Morel. Rédaction, choix des sources initiales et plan de rédaction initial : assistance IA.
Responsabilité éditoriale : Axel Morel. Recherche et rédaction assistées par IA selon la méthodologie Probans, sources vérifiées avant publication. Charte éditoriale.
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