Le 59 % de Deloitte sur l'IA repose sur 100 dirigeants américains
Axel Morel · Fondateur & analyste, ProbansL'essentiel
Le communiqué qui publie ce chiffre ne dit ni combien de répondants ni de quel pays. Un second texte Deloitte, que ce même communiqué met en lien, attribue le 59 % à une enquête de 100 dirigeants américains. Il faut lire les deux pour savoir sur quoi porte le chiffre.
- Le communiqué ne décrit son échantillon qu'en une phrase. Des dirigeants du C-suite dans des entreprises de plus de 5 000 salariés : ni effectif, ni pays, ni période de terrain, ni mode de collecte, et aucune note de bas de page méthodologique.
- Le texte qu'il met en lien donne l'effectif et le pays. Il attribue le même 59 %, sous le même libellé « tech-focused », à une enquête de 100 dirigeants américains, avec cette précision en note de fin.
- La seconde enquête Deloitte mesure un objet voisin avec d'autres instruments. Ses 3 235 dirigeants dans 24 pays ne reprennent ni le 59 % ni le facteur 1,6 dans les parties du rapport lues, et publient d'autres valeurs : 34 %, 30 %, 37 %, et 84 % d'entreprises n'ayant pas refondu les postes autour de l'IA.
Un chiffre revient dans les commentaires sur l’IA en entreprise depuis fin 2025 : 59 % des organisations interrogées déclarant une approche centrée technologie, ces organisations étant 1,6 fois plus susceptibles de déclarer que leurs investissements ne dépassent pas les attentes. Je n’ai pas relevé sa diffusion réelle, c’est une impression de lecture, pas une mesure. Ce que je peux établir, c’est ce que ses sources disent exactement. Le communiqué de presse Deloitte qui le publie ne donne ni effectif d’échantillon, ni nationalité des répondants, ni note de méthode. Un second texte Deloitte, que ce communiqué met lui-même en lien, donne un effectif et un pays : 100 dirigeants américains. Ni l’un ni l’autre ne décrit à lui seul une population d’enquête complète.
- Le communiqué qui publie le 59 % décrit son échantillon par une seule phrase : des dirigeants du C-suite dans des entreprises de plus de 5 000 salariés. Ni effectif, ni pays, ni période de terrain, ni note de bas de page.
- Le texte qu’il met en lien attribue le même chiffre, sous le même libellé, à une enquête de 100 dirigeants américains. Il faut lire les deux, et suivre le lien de l’un vers l’autre, pour disposer d’une description d’échantillon qu’aucun des deux ne donne à lui seul.
- La seconde enquête Deloitte, 3 235 dirigeants dans 24 pays, ne reprend ni le 59 % ni le facteur 1,6 dans les parties du rapport que j’ai pu lire. Elle mesure un objet voisin avec d’autres instruments : 34 %, 30 %, 37 %, et 84 % d’entreprises n’ayant pas refondu les postes autour de l’IA.
Une description d’échantillon publiée en deux moitiés
Ce que les données établissent. Le titre affiché du communiqué est « Deloitte: Work Design Essential to Realize AI Return on Investment », publié à New York le 27 octobre 2025 [1]. La balise title de la même page écrit « Work Redesign », de même que ses balises de partage og:title et twitter:title [1]. Je signale cette divergence interne à la page Deloitte parce que c’est cette seconde version, et non le titre affiché, que lisent les outils qui reprennent une page sans l’ouvrir.
Le chiffre figure deux fois sur la page, sous deux libellés qui diffèrent légèrement. Celui de la section « View from the C-suite » : « 59% of surveyed organizations report a tech-focused approach to AI investment, yet these companies are 1.6x more likely to report their AI investments are not exceeding expectations » [1]. Celui des « Key takeaways » écrit « Most surveyed organizations (59%) report » et ajoute un « that » avant la seconde proposition [1]. Trois précisions changent ce que cette phrase autorise. Le sujet grammatical est « surveyed organizations », donc des organisations, pas des dirigeants. Le libellé de la statistique est « tech-focused », pas « technology-first » : cette seconde expression apparaît bien sur la page, mais ailleurs, dans une citation de David Mallon (« Organizations that take a technology-first approach struggle to scale »), donc dans un propos d’analyse et non dans l’intitulé de la mesure [1]. Et la formulation porte une négation à ne pas inverser distraitement : 1,6 fois plus susceptibles de déclarer que leurs investissements « ne dépassent pas les attentes », ce qui ne veut pas dire 1,6 fois moins de retour.
Le facteur 1,6 n’a d’ailleurs aucun terme de comparaison explicite. Deloitte écrit « these companies are 1.6x more likely », sans jamais préciser plus susceptibles que qui [1]. On peut inférer que la comparaison porte sur les autres organisations de l’échantillon, celles qui ne déclarent pas d’approche centrée technologie, mais l’inférence appartient au lecteur. C’est un trou dans la source d’origine, et je préfère le signaler que le combler.
Le 16 % porte lui aussi un mot qu’il ne faut pas laisser tomber : « just 16% reporting they have fully designed roles, processes, and operating models to integrate AI into work » [1]. Sans « fully », le chiffre change de sens.
Vient ensuite le point qui décide de tout le reste. Le communiqué ne décrit son échantillon que par une phrase : « A recent Deloitte survey of C-suite leaders at companies with more than 5,000 employees » [1]. Il n’indique ni effectif, ni pays, ni période de terrain, ni mode de collecte, et il ne comporte aucune note de bas de page méthodologique [1]. Les mots « CXO », « respondents » et « U.S. CXOs » n’y figurent nulle part [1].
Son chapeau annonce pourtant un rapport, « In new Humans x Machines report », et il invite en clôture à le lire, « Read Humans x Machines here » [1]. J’ai suivi ce lien. La page d’arrivée est une page d’offre de service, intitulée « Scale your human edge », qui ne publie aucun rapport en document distinct : aucun fichier à télécharger, et aucune occurrence du 59 %, du facteur 1,6 ou d’un mot de méthode [1]. À l’adresse où le communiqué invite à lire le rapport, il n’y a pas de rapport. Je ne peux pas affirmer qu’aucun document de ce nom n’existe ailleurs, derrière un formulaire ou sous une autre forme ; je constate qu’il n’est pas là où sa source dit d’aller le chercher.
Mais quelques lignes plus haut, dans sa section « Why this matters », ce même communiqué met en lien un autre texte Deloitte, qu’il appelle « Deloitte’s new Humans × Machines perspective » [1]. Et ce texte écrit, dans une seule phrase : « In a recent Deloitte survey of 100 CXOs, the majority of organizations (59 percent) are taking a tech-focused approach », avec en note de fin « Deloitte survey of 100 U.S. CXOs, 2025 » [3]. Même chiffre, même libellé, et cette fois l’effectif et le pays.
Le rattachement entre le 59 % et la base « 100 dirigeants américains » n’a donc pas à être construit par un lecteur : Deloitte l’écrit, dans un document vers lequel le communiqué pointe. Ce que Deloitte ne fait nulle part, en revanche, c’est déclarer que les deux descriptions portent sur un seul et même terrain. Le communiqué donne le seuil de taille et la fonction, sans effectif ni pays. L’article donne l’effectif et le pays, sans seuil de taille. Il faut lire les deux, et suivre le lien de l’un vers l’autre, pour arriver à quelque chose comme « une centaine de dirigeants américains d’entreprises de plus de 5 000 salariés », et ce rapprochement reste une lecture, pas une déclaration de la source.
Un seul chiffre, deux documents, une description d'échantillon coupée en deux
Les deux textes Deloitte ci-dessous publient la même statistique, sous le même libellé. Chacun donne une moitié de la description de l'échantillon, et tait l'autre.
59 % « tech-focused approach to AI investment »
Communiqué de presse
27 octobre 2025. Le document qui circule.
Article mis en lien
Publication commerciale, citée par le communiqué.
Ce que la figure ne dit pas. Que les deux descriptions portent sur un seul et même terrain d'enquête. Deloitte relie les deux textes, il ne déclare nulle part qu'il s'agit de la même enquête. Le rapprochement des deux colonnes est une lecture, pas une note de méthode.
Ce que la méthode interprète. Le problème n’est donc pas que Deloitte cache son échantillon. C’est que le document fait pour circuler, le communiqué de presse, est précisément celui qui n’en dit rien. La moitié la plus gênante de la description, l’effectif, ne se trouve que dans une publication commerciale mise en lien au fil du texte.
Et cette moitié-là change la lecture du chiffre. Le 59 % que publie l’article, celui-là précisément, est déclaré porter sur 100 dirigeants [3]. Sur un tel effectif, une proportion observée de 59 % porterait, si le tirage était aléatoire, un intervalle de confiance à 95 % d’environ dix points de part et d’autre, soit une fourchette allant grossièrement de 49 % à 69 %. Ce calcul est le mien, pas celui de Deloitte, et il faut le prendre pour ce qu’il est : Deloitte n’indique nulle part son mode de tirage ni son mode d’administration, et une enquête de dirigeants menée en panel n’est pas un tirage aléatoire. L’ordre de grandeur reste parlant : passer sous la barre des 50 % demanderait une dizaine de répondants, et le mot « majority » de cette phrase [3] tient à cet écart près.
Le facteur 1,6, lui, échappe à ce raisonnement, et je ne l’y soumets pas. Il ne figure que dans le communiqué [1], qui ne donne aucun effectif, et il est absent de l’article qui porte la base de 100 [3]. Je ne connais donc pas les effectifs sur lesquels il est calculé, et je ne peux pas dire ce qu’il pèse.
Ce que Deloitte chiffre par ailleurs, plus directement
Ce que les données établissent. Le paragraphe qui précède immédiatement le 59 % dans ce même texte porte un résultat qui documente la thèse mieux que le 59 % lui-même : « most organizations are devoting 93 percent of their spending to data, technology, and infrastructure and only 7 percent on people-related issues such as redesigning work, training, change management, and reimagining roles and career paths » [3].
Sa base est à énoncer avec le chiffre, parce qu’elle en limite la portée : ce n’est pas une enquête déclarative mais, selon la note de l’article, une « analysis of Deloitte U.S. client expenditures on AI initiatives during the time period June–August, 2025 » [3]. Autrement dit une analyse des dépenses des clients d’un cabinet, sur trois mois, dont ni le nombre ni les secteurs ne sont indiqués. C’est le portefeuille d’un vendeur, pas une population d’entreprises.
Où va la dépense en IA, chez les clients d'un cabinet
Répartition relevée par Deloitte sur les dépenses de ses propres clients américains en initiatives d'IA, de juin à août 2025.
Donnée, technologie, infrastructure93 % de la dépense.
Sujets humains7 % de la dépense : refonte du travail, formation, conduite du changement, redéfinition des rôles et des parcours.
Le communiqué en publie un autre, du même ordre : « 39% of surveyed organizations report that IT is leading work design as a result of AI implementation, while only 12% report that HR is leading these initiatives » [1]. Le même document classe par ailleurs les freins déclarés, et met en tête le désalignement du leadership, à 51 %, devant les limites d’intégration technique (47 %), la préparation des équipes (41 %) et l’absence de conception du travail (39 %) [1].
Ce que la méthode interprète. Ces deux résultats disent l’approche centrée technologie plus directement que le 59 %, et sans lui emprunter sa fragilité d’échantillon pour le premier. Un partage 93 / 7 des dépenses, et une refonte du travail pilotée trois fois plus souvent par l’informatique que par les ressources humaines, décrivent un comportement d’allocation. Le 59 %, lui, décrit une auto-qualification : des organisations à qui l’on demande de caractériser leur propre approche. Ce n’est pas le même niveau de preuve, et c’est le chiffre le plus fragile des trois qui a circulé.
L’enquête à 3 235 dirigeants mesure un objet voisin, avec d’autres instruments
Ce que les données établissent. State of AI in the Enterprise: The untapped edge, publiée en janvier 2026, interroge 3 235 dirigeants entre août et septembre 2025, dans 24 pays [2]. Les répondants sont des membres de conseil et du C-suite, ainsi que des niveaux président, vice-président et directeur, l’échantillon étant « split equally between IT and line-of-business leaders » [2]. La part américaine y est de 1 200 répondants [2].
Ni le 59 % ni le facteur 1,6 ne figurent dans le texte courant ni dans les figures lisibles de ce rapport [2]. Cette absence est établie sur le document tel que j’ai pu le lire, et une réserve la limite : la conversion en texte que j’ai utilisée a perdu les étiquettes chiffrées des figures 5, 6, 7, 9, 10, 11 et 12, dont je ne peux donc rien affirmer, même si aucune ne porte sur ce sujet [2].
Dire pour autant que ce rapport « ne mesure pas la même chose » serait trop commode. Il mesure l’opposition entre poser l’IA sur l’existant et refondre le travail, avec d’autres libellés et d’autres valeurs. Sa figure 3, page 11, répartit les organisations en trois tiers : 34 % « already starting to use AI to deeply transform their businesses », 30 % « redesigning key processes around AI but keeping their business models intact », et 37 % « using AI at a more surface level, with little or no change to existing processes » [2]. La note de cette figure précise que ses valeurs ne totalisent pas 100 en raison des arrondis, et de fait elles font 101 [2]. Et son résumé publie un chiffre qui pointe dans la même direction que le 59 %, avec un instrument différent : « 84% of companies have not redesigned jobs or the nature of work itself around AI capabilities » [2]. Le titre de la section qui le porte ne laisse pas de doute sur l’intention de mesure : « Companies are focused on building AI fluency instead of redesigning work around AI » [2].
Ce 84 % ne confirme pas le 59 % et ne le réplique pas. Il porte sur le statut d’un chantier de refonte des postes, quand le 59 % porte sur l’orientation déclarée d’un investissement. Aucune source ne teste l’équivalence des deux, et je ne la postule pas.
Le même rapport dit d’ailleurs pourquoi ce chantier n’avance pas, et il le dit contre ses propres lecteurs pressés : « Insufficient worker skills are seen as the biggest barrier to integrating AI into the business, but fewer than half of companies are making significant adjustments to their talent strategies » [2]. Les entreprises interrogées désignent donc les compétences comme le premier obstacle, et moins de la moitié d’entre elles ajustent significativement leur politique de talents. Ce que la plupart font à la place, la figure 4 le montre : 53 % se concentrent sur la formation, contre 30 % qui redessinent les organisations autour des nouveaux usages et 30 % qui revoient les parcours de carrière [2].
Un second piège de citation se loge ici, et il est plus discret que celui des 37 %. Le complément de ce 84 % vaut 16, et le communiqué publie de son côté un 16 % [1]. Les deux n’ont rien à voir : celui du communiqué mesure les organisations ayant « fully designed » leurs rôles et processus, celui-ci se déduirait d’une autre enquête, sur une autre population, et Deloitte n’écrit jamais ce chiffre dans ce rapport [2]. Un « 16 % Deloitte » tiré de cette soustraction serait une déduction de lecteur, pas une donnée publiée.
Sur le passage à l’échelle, la valeur de départ figure dans le rapport : « 25% of respondents said their organization has moved 40% or more of their AI experiments into production to-date; however, 54% expect to reach that level in the next three to six months » [2]. L’horizon annoncé est de trois à six mois. Et le 25 % n’est pas un taux de conversion des pilotes : c’est la part de répondants ayant franchi le seuil de 40 % d’expérimentations passées en production [2].
Ajouter McKinsey ne donne pas une source indépendante
Ce que les données établissent. McKinsey & Company publie en août 2026 The state of AI in 2026: On the road to ROI, enquête en ligne menée du 4 mai au 8 juin 2026 auprès de 1 719 participants dans 97 pays, à tous les niveaux hiérarchiques, avec des données pondérées par la contribution de chaque pays au PIB mondial [4].
Ce que la méthode interprète. Ce document ne résout pas le problème de source, il le redouble. Deux de ses trois auteurs sont présentés comme dirigeants mondiaux de QuantumBlack, la practice IA de McKinsey [4], c’est-à-dire l’offre commerciale directement concernée par ce que le rapport mesure. Ajouter McKinsey à un dossier composé de textes Deloitte ne fait pas passer d’une partie prenante à un tiers neutre. Cela fait passer d’une partie prenante à deux, sur le même marché.
Deux éléments y restent exploitables, et précisément parce qu’ils desservent leur émetteur. McKinsey publie un impact financier stable d’une année sur l’autre : « Thirty-seven percent of respondents attribute at least some EBIT impact to AI use (about the same share as last year) », et une part de high performers « flat at about 6 percent of all respondents » [4]. Et il publie un écart qui pointe dans le même sens que le constat de ce dossier : « Nearly three-quarters of high performers report fundamentally redesigning workflows because of their AI use, up from 55 percent last year. By comparison, just one-quarter of other respondents report doing so » [4].
Un piège de citation est à écarter tout de suite. Le 37 % de McKinsey porte sur l’impact EBIT [4], le 37 % de Deloitte sur l’usage de surface [2] : deux enquêtes différentes, deux objets différents, aucun rapport entre les deux valeurs. Les juxtaposer fabriquerait exactement la confusion que ce texte reproche à d’autres.
Une troisième valeur proche traîne dans les parages, et elle est de mon fait : la part américaine de l’échantillon Deloitte, 1 200 répondants sur 3 235, donne un rapport voisin de 37 %. Elle vient bien du même échantillon que le 37 % d’usage de surface, mais elle n’en mesure pas l’objet, et surtout ce n’est pas un chiffre publié : c’est ma division. C’est pourquoi je donne cette part en effectif, et non en pourcentage, partout ailleurs dans cette page.
Pourquoi la taille d’échantillon ne tranche pas
Ce que la méthode interprète. Une lecture rapide préférerait l’enquête à 3 235 répondants, plus large, donc supposément plus fiable. Cette préférence irait trop vite : une enquête plus large ne réplique pas mécaniquement un chiffre produit par une autre, et celle-ci mesure un objet voisin avec d’autres instruments, elle ne peut donc ni confirmer ni infirmer le 59 % en tant que valeur.
Il y a désormais trois résultats qui pointent dans un sens voisin, aucun identique, et surtout aucun qui mesure la même chose que les autres : 59 % d’organisations déclarant une approche centrée technologie [1] [3], 84 % d’entreprises n’ayant pas refondu les postes autour de l’IA [2], et un quart des répondants hors high performers déclarant une refonte en profondeur de leurs workflows [4]. Trois instruments, trois périodes, trois échantillons, trois définitions. La direction commune est une lecture, la mienne ; ce n’est pas une démonstration, et ce serait me contredire que de la présenter comme telle après avoir refusé de rapprocher trois chiffres homonymes deux paragraphes plus haut.
Contre-argument testé. On pourrait objecter que ce rapprochement vaut validation croisée. Je ne vais pas jusque-là, pour une raison simple : les quatre documents viennent de deux cabinets qui vendent du conseil en transformation par l’IA, et qui ont l’un comme l’autre intérêt à ce que le sujet paraisse à la fois urgent et mal maîtrisé. Une convergence entre parties prenantes d’un même marché reste une convergence, et elle a une valeur, deux méthodologies différentes ne se trompant pas forcément dans le même sens. Mais elle ne remplace pas une mesure produite par un émetteur qui n’a rien à vendre sur ce marché : institut statistique public, laboratoire académique, banque centrale, organisation internationale. Je n’ai pas mené la recherche systématique qui permettrait d’affirmer qu’il n’en existe aucune, et je ne l’affirme donc pas. Ce que je constate est plus modeste et suffit : sur ce sujet, les chiffres qui circulent sont produits par ceux qui vendent la réponse.
Règle générale. Ne jamais agréger deux enquêtes d’un même émetteur sans vérifier d’abord qu’elles mesurent le même indicateur sur une population comparable. Et lire jusqu’au bout les textes qu’un communiqué met en lien : l’information de méthode qui manque au document qui circule se trouve parfois dans celui qu’il cite en passant.
Mes réserves
- Description d’échantillon incomplète des deux côtés. Le communiqué ne qualifie ses répondants que de « C-suite leaders at companies with more than 5,000 employees », sans effectif ni pays [1] ; le texte lié donne 100 dirigeants américains, sans seuil de taille [3]. Deloitte ne déclare nulle part que les deux descriptions portent sur un seul terrain, et je ne peux donc pas l’affirmer. Ce qui est écrit ici est un rapprochement de deux publications, pas une note de méthode.
- Effectif faible sur le chiffre le plus cité. Une centaine de répondants sur le 59 %, et un facteur 1,6 dont la base n’est publiée nulle part. Mon estimation d’imprécision, environ dix points de part et d’autre, suppose un tirage aléatoire que Deloitte ne documente pas : elle vaut comme ordre de grandeur, pas comme une marge d’erreur publiée.
- Base non décrite sur le partage 93 / 7. L’analyse porte sur les dépenses de clients Deloitte américains de juin à août 2025 [3], sans nombre de clients ni répartition sectorielle. C’est un biais de sélection vers le portefeuille d’un cabinet, et il ne se corrige pas.
- Biais de sélection vers les très grandes organisations. Le seuil de 5 000 salariés du communiqué [1] n’est corrigé par aucune des autres sources : la seconde enquête Deloitte ne précise ni la taille des entreprises interrogées ni le mode d’administration de son questionnaire [2]. McKinsey précise les deux [4]. Je ne prête donc à Deloitte aucune rigueur méthodologique qu’il n’affiche pas.
- Populations non comparables terme à terme. Deloitte n’interroge que des dirigeants, McKinsey interroge tous les niveaux hiérarchiques, y compris des contributeurs individuels [2] [4]. Comparer directement les pourcentages des deux enquêtes serait bancal par construction.
- Déclarations, jamais résultats vérifiés. Les quatre documents reposent sur des réponses d’enquête ou sur les dépenses des clients d’un cabinet, pas sur des résultats financiers audités par un tiers. Ce niveau de preuve ne change pas avec la taille de l’échantillon, et c’est le principal de ce qui fixe l’indice de solidité de cette page à 21.
- Deux anomalies de chiffres dans le rapport [2]. La note de la figure 3 porte « N=3,325 » quand le reste du document porte 3 235, selon toute vraisemblance une coquille, que je signale puisque je cite cette figure. Et les trois valeurs de cette même figure totalisent 101, ce que sa note attribue aux arrondis.
- Figures non lues du rapport [2]. La conversion en texte que j’ai utilisée a perdu les étiquettes chiffrées des figures 5, 6, 7, 9, 10, 11 et 12 ; les figures 1, 2, 3, 4 et 8 ont gardé les leurs, en tout ou partie. Mon constat d’absence du 59 % porte sur le texte courant et sur les figures lisibles, pas sur celles-là. Aucune ne traite du sujet : elles portent sur la souveraineté, l’IA agentique, l’IA physique et la préparation organisationnelle [2].
- Base inconnue du facteur 1,6. Ce facteur ne figure que dans le communiqué [1], qui ne donne aucun effectif, et il est absent du texte qui porte la base de 100 [3]. Je ne sais donc pas sur quels effectifs il est calculé, et rien dans cette page ne le dimensionne.
- Rapport annoncé, non trouvé à son adresse. Le communiqué annonce un rapport Humans x Machines et donne un lien pour le lire ; à ce lien se trouve une page d’offre de service, sans document à télécharger [1]. Je ne peux pas en conclure qu’aucun document de ce nom n’existe ailleurs, et donc pas davantage affirmer que Deloitte ne publie nulle part une description complète de cet échantillon.
- Absence non établie d’une mesure indépendante. Je n’ai pas mené de recherche systématique auprès des instituts statistiques publics, laboratoires académiques ou organisations internationales. Je constate que les documents de ce dossier viennent tous de parties prenantes ; je n’en conclus pas qu’il n’existe rien d’autre.
L’implication concrète : citer le 59 % avec ce que ses sources disent vraiment, des organisations interrogées et une approche « tech-focused », en précisant qu’un texte Deloitte parle d’une centaine de dirigeants américains, l’autre d’entreprises de plus de 5 000 salariés, et qu’aucun des deux ne déclare que ces deux descriptions portent sur un même terrain.
Retour au dossier IA technologie d’abord : le diagnostic de Deloitte · Lire la Décision possible du dossier.
ISP-IA21/100· 0-30 % · Preuves très limitées · L'échelle de ce domaine range explicitement au sixième barreau « une enquête déclarative auprès de décideurs, commanditée par un acteur qui vend du conseil sur le sujet mesuré ». Le résultat central de cette page est exactement cela, et je ne monte donc pas au barreau du faisceau de sources primaires, malgré la tentation : ce barreau demande des sources indépendantes entre elles, et trois de mes quatre documents sont publiés par le même cabinet. La convergence est donnée pour mitigée, et le mot porte ici sur les instruments, pas sur un désaccord : les trois mesures que je rapproche ne portent pas sur le même indicateur, l'orientation déclarée d'un investissement d'un côté, le statut d'un chantier de refonte des postes de l'autre, la refonte des flux de travail en troisième. Elles ne se recoupent donc jamais sur une même grandeur, et c'est cela qui interdit de parler de convergence. Aucune ne contredit les autres, et je ne descends pas à divergente. La réplication est donnée pour nulle : aucune autre mesure ne reprend le 59 % ni le facteur 1,6, dans les documents de ce dossier. La puissance est notée sur l'unité observée par l'affirmation centrale de cette page, l'enquête à 100 dirigeants, et non sur les 3 235 répondants de l'autre enquête, qui ne portent pas le 59 %.
L'Indice de Solidité des Preuves évalue la base empirique de cette analyse sur quatre critères pondérés : type de preuve (40 %), convergence (30 %), réplication (20 %), puissance (10 %). L'axe type de preuve est calibré par champ : 100 y désigne le meilleur dispositif que l'échelle ISP-IA sache produire, et non une preuve absolue.
L'échelle de ce domaine range explicitement au sixième barreau « une enquête déclarative auprès de décideurs, commanditée par un acteur qui vend du conseil sur le sujet mesuré ». Le résultat central de cette page est exactement cela, et je ne monte donc pas au barreau du faisceau de sources primaires, malgré la tentation : ce barreau demande des sources indépendantes entre elles, et trois de mes quatre documents sont publiés par le même cabinet. La convergence est donnée pour mitigée, et le mot porte ici sur les instruments, pas sur un désaccord : les trois mesures que je rapproche ne portent pas sur le même indicateur, l'orientation déclarée d'un investissement d'un côté, le statut d'un chantier de refonte des postes de l'autre, la refonte des flux de travail en troisième. Elles ne se recoupent donc jamais sur une même grandeur, et c'est cela qui interdit de parler de convergence. Aucune ne contredit les autres, et je ne descends pas à divergente. La réplication est donnée pour nulle : aucune autre mesure ne reprend le 59 % ni le facteur 1,6, dans les documents de ce dossier. La puissance est notée sur l'unité observée par l'affirmation centrale de cette page, l'enquête à 100 dirigeants, et non sur les 3 235 répondants de l'autre enquête, qui ne portent pas le 59 %.
Aucun barreau supérieur n'est atteignable en complétant ces sources, et c'est le résultat le plus fort que cette page puisse publier. La grille de ce domaine range au sixième barreau toute enquête déclarative auprès de décideurs commanditée par un acteur qui vend du conseil sur le sujet mesuré : publier le protocole, les effectifs de sous-groupes et les intervalles rendrait ces chiffres contestables, ce qui serait un progrès réel, mais ne changerait ni le déclaratif ni le commanditaire, donc pas le barreau. Monter suppose un autre dispositif et un autre producteur, sans intérêt commercial sur le marché mesuré : institut statistique public, laboratoire académique, organisation internationale. Je n'ai pas mené la recherche systématique qui établirait qu'il n'en existe pas.
Score de 21/100 (0-30 %) établi le 2 septembre 2026.
I source primaire indépendante · S secondaire spécialisée · P partie prenante ayant un intérêt commercial sur le sujet traité.
Lexique
- Humans x Machines↗
- Programme de recherche de Deloitte sur la collaboration entre l'humain et l'IA au travail, source de l'enquête publiée en octobre 2025 sur l'approche technologie d'abord.
- State of AI in the Enterprise↗
- Enquête annuelle de Deloitte sur l'adoption de l'IA en entreprise, dans son édition 2026 fondée sur 3 235 dirigeants interrogés dans 24 pays.
Modification apportée · mis à jour le 2 septembre 2026
J'écrivais que le rapprochement entre le 59 % et la base « 100 dirigeants américains » était le mien, et que Deloitte ne le faisait nulle part. C'est faux, et je l'ai vérifié en rouvrant les sources : le communiqué du 27 octobre 2025 met lui-même en lien un article Deloitte qui écrit, dans une seule phrase et note à l'appui, « In a recent Deloitte survey of 100 CXOs, the majority of organizations (59 percent) are taking a tech-focused approach ». Le rattachement est de Deloitte, pas de moi. Les quatre endroits qui l'affirmaient, dont le titre et le chapô, sont réécrits, et l'article dit désormais ce que ces sources établissent réellement : l'échantillon existe, mais il est publié en deux moitiés, dans deux textes différents. J'ai retiré la phrase qui présentait le 84 % comme disant « la même chose » que le 59 % : ces deux chiffres mesurent des objets distincts, et je l'écrivais moi-même trois sections plus loin. J'ai retiré « je n'en ai trouvé aucune » à propos d'une mesure indépendante, faute d'avoir mené une recherche systématique que je puisse décrire. Deux résultats que ces mêmes sources portaient et que je n'exploitais pas sont entrés dans le texte : la répartition des dépenses IA (93 % à la technologie, 7 % aux personnes) et le fait que l'informatique pilote la refonte du travail dans 39 % des organisations contre 12 % pour les ressources humaines. La réserve d'arrondi de la figure 3 manquait là où je cite ses trois chiffres. J'écrivais que le facteur 1,6 portait sur des sous-groupes plus petits que la centaine de répondants : je ne connais pas sa base, ce membre de phrase est retiré. Deux figures nouvelles portent la description d'échantillon en deux moitiés et la répartition des dépenses. Un résultat que le rapport à 3 235 dirigeants publiait et que je n'exploitais pas est entré dans le texte : les compétences des salariés y sont désignées comme le premier obstacle, alors que moins de la moitié des entreprises ajustent leur politique de talents. L'indice de solidité de la preuve est noté pour la première fois, à 21 sur 100.

Développe une méthode d'analyse destinée à distinguer ce que les preuves établissent, ce qu'elles suggèrent et ce qu'elles ne permettent pas de conclure, puis à traduire cette distinction en décisions professionnelles.
Choix du sujet, direction de la rédaction, validation ou modification des sources, validation et retravail du texte et des illustrations : Axel Morel. Rédaction, choix des sources initiales et plan de rédaction initial : assistance IA.
Responsabilité éditoriale : Axel Morel. Recherche et rédaction assistées par IA selon la méthodologie Probans, sources vérifiées avant publication. Charte éditoriale.
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