Stablecoins : 28 000 milliards estimés, est-ce de l'activité économique ?
Axel Morel · Fondateur & analyste, ProbansL'essentiel
Le chapitre de la BRI ne le dit pas. Ce chapitre du rapport annuel 2026 fait état d'un volume estimé à 28 000 milliards de dollars en 2025 et le compare au règlement de gros américain. Sur les 45 pages du chapitre, aucun passage ne rapporte ce volume à l'activité économique. Le texte écrit que les valeurs nettes des transferts entre portefeuilles d'une même partie sont « bien plus faibles », sans les chiffrer, et une note cite, d'après des données Visa, un ordre de grandeur « ajusté » de 390 milliards par an, dont elle ne dit pas à quel total il se rapporte.
- Un volume estimé, que le chapitre ne rapporte pas à l'activité économique. La BRI fait état de 28 000 milliards de dollars en 2025 et le compare au règlement de gros américain. Aucun passage des 45 pages ne rapporte ce volume à l'activité économique.
- Un écart annoncé, non chiffré dans le texte. Les valeurs nettes des transferts entre portefeuilles d'une même partie sont « bien plus faibles ». Une note cite un ordre de grandeur « ajusté » de 390 milliards par an, sans année, dont elle ne dit pas à quel total il se rapporte.
- Un constat d'absence, borné au chapitre. La BRI n'écrit pas que le volume mesure l'activité économique, et elle n'écrit pas non plus qu'il ne la mesure pas. Ce constat ne vaut ni pour Chainalysis, ni pour Visa, ni pour Aldasoro, Frost et Ito, que cette pièce n'a pas lus.
Le chapitre de la BRI ne le dit pas. Ce chapitre du rapport annuel 2026 fait état d’un volume estimé à 28 000 milliards de dollars en 2025 et le compare au règlement de gros américain. Sur les 45 pages du chapitre, aucun passage ne rapporte ce volume à l’activité économique. Le texte écrit que les valeurs nettes des transferts entre portefeuilles d’une même partie sont « bien plus faibles », sans les chiffrer, et une note cite, d’après des données Visa, un ordre de grandeur « ajusté » de 390 milliards par an, dont elle ne dit pas à quel total il se rapporte.
Un chapitre du rapport annuel 2026 de la BRI
Le texte lu est le chapitre III du rapport économique annuel 2026 de la BRI, « Anchoring trust in money: innovation beyond stablecoins » (f. 77 à 121, soit 45 pages). Sa dernière ligne précise que les vues exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des banques centrales membres de la BRI (f. 121).
Le chapitre déclare se concentrer sur les stablecoins adossés à une monnaie fiduciaire, qu’il décrit comme la plus grande part des stablecoins en capitalisation et en volume de négociation (note 24, f. 111). La phrase qui porte le chiffre de 28 000 milliards ne précise pas si elle couvre ces seuls stablecoins.
Un volume « estimé », rapporté à des semaines de règlement de gros
La phrase est à la f. 88 : « Annual stablecoin transaction volume amounted to an estimated $28 trillion in 2025, equivalent to less than three business weeks of settlement volumes of the largest US wholesale payment systems ». Le mot est « estimated ». Le corps de la phrase ne nomme pas qui a produit l’estimation. Elle est renvoyée à la note 29.
Le chapitre écrit « transaction volume », sans autre qualification. La comparaison porte sur le règlement de gros (« wholesale »), au pluriel, sans nommer de système dans la phrase. Dans la phrase et la note 29, CHIPS est le seul système nommé et chiffré.
La note 29 (f. 112) écrit que, selon les données de l’entreprise, CHIPS, qu’elle présente comme le plus grand réseau privé de compensation et de règlement en dollars, compense et règle environ 2 200 milliards de dollars de paiements domestiques et internationaux par jour ouvré. C’est un chiffre de l’entreprise, non de la BRI, et la note ne le date pas.
Mon interprétation. Rapportés aux 2 200 milliards par jour ouvré de CHIPS, les 28 000 milliards font environ 12,7 jours ouvrés, soit 2,5 semaines de cinq jours. Ce calcul est le mien, non celui de la BRI, et la semaine de cinq jours est une convention de ce calcul. Il est cohérent avec « moins de trois semaines ouvrées ».
Des transferts entre portefeuilles d’une même partie, non chiffrés dans le texte
Après le chiffre, la même phrase de la f. 88 continue : « values net of transactions between wallets owned by the same party are far lower ». Le corps du texte ne chiffre pas cet écart. Il ne dit pas quelle part du volume représentent ces transferts internes.
Le seul ordre de grandeur est en note 29 (f. 112), sous un autre mot. Selon des données Visa citées dans Aldasoro, Frost et Ito (2026), un BIS Paper (no 170), les valeurs de transaction en stablecoins « ajustées » sont plus proches de 390 milliards de dollars par an, « moins de 1 % de la valeur totale ». La note ne donne pas d’année pour ces 390 milliards.
La première phrase de la note attribue à Chainalysis (2026b) les volumes annuels « ajustés » de transactions en stablecoins. L’entrée de la bibliographie, imprimée sous un trait de répétition renvoyant à Chainalysis, est « The new rails – how digital assets are reshaping the foundations of finance » (f. 118). Le mot « adjusted » n’apparaît que deux fois dans le chapitre, toutes deux dans la note 29, et n’y est pas défini.
Mon interprétation. Rapporté aux 28 000 milliards, ce « moins de 1 % » serait faux (1,39 %) : ou la note vise un autre total, ou elle se trompe, et elle ne permet pas de trancher. Pour que 390 milliards fassent moins de 1 % d’un total, ce total doit dépasser 39 000 milliards. La note ne dit pas lequel, et elle ne rapporte pas les 390 aux 28 000.
Ce que le chapitre écrit des usages
Le chapitre écrit que les usages principaux des stablecoins ont été jusqu’ici le trading de crypto-actifs et, dans une moindre mesure, la réserve de valeur offshore dans des économies émergentes et en développement aux monnaies vulnérables. Comme instruments de paiement transfrontalier, leur performance est inégale une fois pris en compte frais, écarts et coûts d’entrée et de sortie (f. 88). La note 28 ajoute que le coût total d’une transaction transfrontalière en stablecoins peut être aussi élevé ou plus élevé qu’un virement bancaire (f. 112).
Le paragraphe qui porte le chiffre de 28 000 milliards s’ouvre sur l’énoncé que l’usage des stablecoins reste modeste, avec pour exemple une capitalisation d’environ 320 milliards de dollars fin mai 2026 (f. 88).
Le graphique 1 (f. 87) répartit en quatre catégories le « % de la valeur de transaction estimée », pour 2024 : « On-chain trading », « Payments », « On-/off-ramping » et « Tokenised asset settlement ». Aucune valeur n’est imprimée sur les barres, et cette pièce n’en lit aucune. La ligne de sources est commune aux deux volets du graphique : BCG, dépôts d’émetteurs de stablecoins, BRI.
Ce que le chapitre n’écrit pas
Le décompte porte sur les 45 pages du chapitre, par recherche plein texte, casse ignorée. Le mot « volume » y apparaît 5 fois : deux fois dans la phrase de la f. 88, une fois pour l’émission de stablecoins (f. 98), une fois dans la note 24 (« trading volume », f. 111) et une fois dans la note 29 (f. 112). Les passages des f. 88 et 112 ne contiennent ni « economic activity », ni « real economy », ni « output », ni « GDP ».
Les quatre « economic activity » du chapitre (f. 78, f. 79, f. 97 deux fois) et l’unique « real economy » (f. 98) portent sur les scénarios de capitalisation, le crédit bancaire ou le rôle des banques centrales. À la f. 98, il s’agit d’émission de stablecoins dans une simulation, non de transactions.
Les passages qui jugent l’effet des stablecoins sur l’activité économique portent sur des scénarios de capitalisation future de 1 000, 2 000 ou 3 000 milliards de dollars et sur des compositions stylisées de réserves. La f. 78 écrit que les effets globaux sur l’activité économique devraient rester limités dans ces scénarios, et la f. 97 que l’effet projeté est quantitativement modeste.
Le chapitre ne donne aucune décomposition chiffrée des 28 000 milliards. Les termes « value chain », « B2B », « velocity », « double count » et « bots » y ont 0 occurrence. « Adjusted » n’est pas défini, et les 390 milliards n’ont pas d’année.
La BRI n’écrit donc pas que le volume mesure l’activité économique, et elle n’écrit pas non plus qu’il ne la mesure pas. Le constat est une absence.
Ce qu’un lecteur qui doit décider peut en faire
Citer le chiffre comme un volume estimé de transactions en stablecoins en 2025, tel que la BRI en fait état, sans le qualifier de paiements ni d’échanges de biens et services.
Ne pas le présenter comme une mesure de l’activité économique, ni prêter à la BRI un avis sur ce qu’il mesure : le chapitre ne porte aucun passage qui rapporte le volume à l’activité.
Ne pas rapporter les 390 milliards aux 28 000 milliards : le rapport direct donne 1,39 %, pas « moins de 1 % », et la note ne dit pas à quel total elle rapporte ce pourcentage.
Mes réserves
- Un chiffre sans producteur nommé dans le corps. La phrase de la f. 88 dit « an estimated » et renvoie à la note 29, dont la première phrase attribue à Chainalysis (2026b) des volumes « ajustés », sans dire si elle vaut aussi pour les 28 000 milliards.
- Un « ajusté » non défini. Le mot n’a que deux occurrences, dans la note 29, sans définition.
- Des 390 milliards sans année et de seconde main. La note les cite d’après des données Visa, elles-mêmes citées dans un BIS Paper que cette pièce n’a pas lu.
- Un périmètre non précisé. La phrase des 28 000 milliards ne dit pas si elle couvre les seuls stablecoins adossés à une monnaie fiduciaire.
- Un rapprochement à CHIPS qui est le mien. Les 12,7 jours ouvrés sont un recalcul sur un chiffre de l’entreprise, non daté.
- Un constat d’absence borné au chapitre. Il ne vaut ni pour Chainalysis, ni pour Visa, ni pour Aldasoro, Frost et Ito, que cette pièce n’a pas lus.
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