Direct lending : qu'est-ce que le prêt direct hors du système bancaire ?
Axel Morel · Fondateur & analyste, ProbansL'essentiel
Le direct lending désigne les prêts qu'un fonds de crédit privé consent directement à une entreprise, sans passer par une banque. Ce mode de financement, marginal il y a quinze ans, structure aujourd'hui un marché estimé entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars.
Avant de juger si le crédit privé porte un risque systémique lié à l’IA, il faut comprendre ce que ce marché fait concrètement. Sa brique de base porte un nom précis : le direct lending, ou prêt direct. C’est le mécanisme sur lequel reposent la plupart des chiffres et des mécanismes traités ailleurs dans ce dossier, PIK, covenants, mur de maturité des BDC. À la différence d’un glossaire financier générique, cette définition se prolonge volontairement dans ses conséquences pour la mesure du risque, pas seulement dans son mécanisme : c’est ce prolongement, pas la définition elle-même, qui justifie sa place ici plutôt qu’un simple renvoi externe.
Ce que le direct lending change par rapport au prêt bancaire
Ce que les données établissent. Un prêt bancaire classique passe par un intermédiaire réglementé, la banque, qui collecte des dépôts, les prête, et porte le risque de crédit sur son propre bilan sous contrainte de fonds propres réglementaires. Le direct lending retire cet intermédiaire : un fonds de crédit privé lève des capitaux auprès d’investisseurs, institutionnels ou, de plus en plus, particuliers via des véhicules semi-liquides, puis prête directement à l’entreprise emprunteuse, sans passer par le bilan d’une banque. Le FSB évalue le marché mondial du crédit privé, dont le direct lending constitue la composante la plus importante, entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars d’actifs fin 2024 [1].
Ce que cette désintermédiation implique pour la mesure du risque
Extrapolation prudente. Un prêt bancaire classique est soumis à des règles de provisionnement, de reporting prudentiel et de supervision continue par un régulateur bancaire. Un prêt de direct lending échappe largement à ce cadre : le fonds prêteur rend des comptes à ses propres investisseurs, selon des règles contractuelles privées, pas selon un cadre prudentiel public uniforme.
Ce que les données établissent. Le FSB ne se contente pas de constater ce vide en général : son rapport de mai 2026 nomme deux causes précises aux lacunes de données qu’il documente sur ce marché. D’une part, des définitions du crédit privé qui diffèrent d’une juridiction à l’autre, ce qui rend les comparaisons internationales peu fiables. D’autre part, une information disponible au niveau des fonds mais rarement au niveau de chaque prêt individuel, ce qui empêche d’évaluer précisément les expositions et les canaux de transmission d’un choc [1]. C’est précisément ce qui explique pourquoi les indicateurs alternatifs documentés ailleurs dans ce dossier, taux de paiement en nature, dérogations de covenants, prennent une importance particulière : ils comblent, de façon imparfaite, un vide de supervision que le régulateur lui-même attribue à un déficit de définitions communes et de granularité des données, pas à un simple retard de collecte.
Pourquoi ce marché a grossi hors du système bancaire
Mon interprétation, appuyée sur un mécanisme documenté par la littérature Bâle III. Le renforcement des exigences de fonds propres imposées aux banques après 2008 fonctionne par un mécanisme précis : sous Bâle III, un prêt pondéré par le risque immobilise davantage de fonds propres réglementaires qu’un actif de trading équivalent, ce qui rend certains prêts, en particulier ceux consentis à des entreprises de taille moyenne jugées plus risquées ou moins standardisées, moins rentables à porter sur un bilan bancaire réglementé [2]. Des fonds de crédit privé, non soumis aux mêmes contraintes prudentielles, ont progressivement occupé cet espace laissé vacant, en échange de rendements plus élevés pour leurs investisseurs et de conditions de prêt souvent négociées de gré à gré plutôt que syndiquées sur un marché ouvert.
Cette négociation de gré à gré change aussi la relation entre prêteur et emprunteur. Un prêt bancaire syndiqué implique plusieurs établissements, chacun avec sa propre grille d’analyse du risque. Un prêt de direct lending est le plus souvent porté par un seul fonds, ou un nombre restreint de co-prêteurs, ce qui accélère la négociation et permet des conditions sur mesure, mais réduit d’autant le nombre de regards indépendants portés sur la qualité de l’emprunteur avant que le financement ne soit accordé.
Mes réserves
- Cette pièce simplifie une distinction qui, en pratique, comporte des zones grises : certaines banques participent indirectement au direct lending en prêtant aux fonds de crédit privé eux-mêmes, un canal documenté séparément dans ce dossier sous l’angle de l’exposition bancaire directe.
- L’explication historique proposée ici (contraintes de fonds propres post-2008 comme moteur principal de la croissance du direct lending) s’appuie sur un mécanisme documenté par la littérature Bâle III [2], mais reste une lecture largement partagée dans la littérature financière plutôt qu’une démonstration causale isolée propre à ce dossier : d’autres facteurs (recherche de rendement en contexte de taux bas, appétit des investisseurs institutionnels pour des actifs illiquides) ont pu jouer un rôle concurrent ou complémentaire, non quantifié ici.
Concrètement, comprendre qu’un prêt de direct lending échappe largement à la supervision prudentielle bancaire classique explique pourquoi ce dossier insiste sur des indicateurs alternatifs de stress plutôt que sur les seules statistiques réglementaires disponibles pour le système bancaire. Pour un lecteur hors de ce dossier qui évalue un fonds de direct lending ou un BDC : vérifier si la documentation du fonds publie ses propres taux de PIK et de dérogation de covenants au niveau de chaque prêt, pas seulement un taux de défaut agrégé au niveau du portefeuille, c’est précisément le niveau de granularité que le FSB relève comme manquant à l’échelle du marché.
Écart au Standard Probans
Je publie cet article sous mon propre seuil de qualité interne. Les trois critères que je considère non négociables sont respectés ; ce qui manque tient à deux dimensions secondaires, que je nomme ci-dessous plutôt que de les corriger artificiellement.
Exhaustivité de la recherche. J’affirme que cet article se distingue d’un glossaire financier générique par sa mise en contexte, sans démontrer ce contraste avec un exemple concret de ce que dit un glossaire standard sur le direct lending.
Insight original. Le mécanisme Bâle III (pondération du risque, immobilisation de fonds propres, moindre rentabilité du prêt en bilan bancaire) est désormais nommé et sourcé avec précision de ma part, mais reste l’explication la plus répandue dans la presse financière depuis une décennie : c’est une explication consensuelle bien sourcée, pas un angle qui m’est propre.
Retour au dossier Crédit privé et risque systémique lié à l’IA. Voir aussi Business development company (BDC) : le véhicule qui distribue le crédit privé au grand public.

Développe une méthode d'analyse destinée à distinguer ce que les preuves établissent, ce qu'elles suggèrent et ce qu'elles ne permettent pas de conclure, puis à traduire cette distinction en décisions professionnelles.
Choix du sujet, direction de la rédaction, validation ou modification des sources, validation et retravail du texte et des illustrations : Axel Morel. Rédaction, choix des sources initiales et plan de rédaction initial : assistance IA.
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